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Corps, parole, sens

8 Juin 2017

CORPS, PAROLE, SENS

 

mode d'emploi pour une émancipation

 

Jean-Christophe Poisson

Consultant en communication et médiateur

Paris - Bordeaux - Marrakech

 

 

"La connaissance s'acquiert par l'expérience, le reste n'est qu'information"

 

Albert Einstein

 

Plan : Genèse d'une problématique / I) une journée à la table : la parole contrainte / 1) Le positionnement personnel en réponse aux trois contraintes cardinales / 2) La connaissance en réponse aux deux contraintes culturelles / 3) L'émancipation en réponse aux deux contraintes tectoniques / II) Deux outils pour trois jours de pratique intensive.

 

Résumé A l'écart des approches psychologiques, la méthode de coaching que je développe depuis 20 ans a permis à près de 4000 personnes d'aborder et de vivre les situations d'échange en pleine possession de leurs moyens, avec envie et plaisir. Elle donne les moyens théoriques et pratiques de comprendre et de maîtriser les forces exogènes qui affectent l'orateur.

 

 

Genèse d'une problématique.

 

En France la formation aux techniques de communication orale propose une offre de stages abondante, déclinée selon une multitude d’intitulés et de variantes. Dans le même temps, comme partout, l’information est devenue complète et immédiate, accessible à tous, tant sous l’angle de la consommation (internet et audio-visuel) que de la production (blogsphère, forums, messageries, réseaux sociaux). On pourrait être tenté de trouver une corrélation positive entre ces deux mouvements. Elle semblerait exprimer la prise de conscience collective d’un progrès et l’essor d’une volonté à le partager au quotidien. 

 

Cette idée ne résiste pas au constat que je peux formuler depuis que j'ai commencé à accompagner les acteurs des secteurs privés et publics dans les domaines de la prise de parole en public, la conduite de réunion, le team building, la préparation technique aux épreuves orales des concours, les spectacles créés en détention avec des prisonniers, les techniques de communication, la gestion des conflits la pacification de classes difficiles dans les lycées, la mobilisation de personnes en réinsertion, la gestion du stress, l’argumentation et la conviction, la médiation auprès du personnel des entreprises en crise sociale…

 

En effet, dès les premières minutes, quelle que soit la spécificité des cahiers des charges qui nous réunissent, la majorité des participants font état d’une préoccupation fondamentale :

 

Comment vaincre la sensation d’illégitimité, le réflexe d’autocensure, les malaises corporel et moral conçus dans les situations d'échange?

 

Emanant de personnes adultes insérées, de tous horizons sociologiques et générationnels, toutes habitées de compétences et d’expériences, occupées à des métiers variés, cette préoccupation s’est progressivement située au centre de gravité de ma proposition pédagogique. L'intuition du metteur en scène de théâtre, la pratique du public de la formation continue avaient confirmé très tôt que les exercices destinés à la construction du comédien permettaient aux personnes sans expérience de la scène d’apprivoiser rapidement la communication dans les contextes professionnels. Toutefois, devant la densité de certaines souffrances individuelles il apparaissait que s’en tenir au niveau de la pratique technique était insuffisant.

 

Une problématique délicate était posée :

 

Si la formation des professionnels n’offre ni le lieu, ni le temps, ni le consentement collectif initial pour investir le terrain de l’intime, d'autre part si la déontologie ordonne de faire état d’une authentique compétence en psychothérapie pour aborder sans risque les rives de la détresse, comment continuer d’enseigner honnêtement l'oralité sans abandonner personne sur le bord du chemin? Sans que les risques pris à exercer leur parole en public n'abiment encore plus certaines identités?[1]

 

L'autre est un enjeu essentiel et toujours renouvelé: C'est à la lumière de cette certitude que ma réponse s'est dessinée, en précipitant une synthèse entre passion pour le langage, pour le théâtre, culture audio-visuelle et analyse des pratiques de développement personnel orientées management. Cette réponse s'est constituée en méthode en quelques années.

 

Mes séminaires accueillent 14 personnes sur une durée de 4 jours dans une salle vide. La première journée est consacrée à planter le cadre conceptuel qui servira de référence par la suite, dans la progression du training intensif déployé à partir du deuxième jour jusqu'à la fin.

 

 

 

1) Première journée à la table - la parole contrainte

 

Au cours des années la diversité des rencontres m'a conduit à systématiser l'essentiel des constantes qui peuvent altérer l'exercice de la parole. J'établis qu'elles sont extérieures à la personne et indépendantes d'une hypothétique prédisposition naturelle de chacun à parler ou à se taire en public. J'en soumets la progression au débat. D'abord les règles liées à l'expression sur une scène de théâtre (contraintes cardinales), ensuite les facteurs historiques et linguistiques (contraintes culturelles), enfin l'influence de l'industrie audiovisuelle et des systèmes éducatifs (contraintes tectoniques). Chaque étape de la présentation livre la ressource qui permet de s'en affranchir.

 

I) Le positionnement personnel en réponse aux trois contraintes cardinales

 

N'importe quel acte de parole doit intégrer les paramètres classiques qui encadrent l’existence du comédien en scène, à savoir la maîtrise technique de trois territoires, le temps imparti, l'espace physique et le propos, qui se superposent et s'entrelacent dans ce que j'appelle le terrain de l'échange, dont la maîtrise est purement technique. Il s'agit à chaque instant de les créer, de les entretenir et de les partager. Cela nécessite d'être dans l'état de parole, que chacun s'appropriera par la pratique.

Le travail en scène ne convoquera pas obligatoirement les situations professionnelles. Les improvisations seront libres et développeront les fictions les plus inattendues.  Ce parti pris présente deux avantages. D'une part de placer le travail sous le signe du principe de plaisir et du jeu, ressorts essentiels de l'échange. D'autre part de créer les conditions de l'authenticité. Il sera impossible de se protéger derrière les postures et les rituels qui structurent les relations de travail : l'espace de représentation est nu, on ne peut y tricher, et chacun y est l'égal de l'autre. La priorité accordée à cette dimension formelle permet de travailler sur ce que je considère comme le sujet prioritaire de tout communiquant : le positionnement personnel. C'est à dire la voie unique et singulière, tracée par chaque être à travers sa culture personnelle, son histoire et ses compétences pour savoir toujours répondre simplement, sans faillir, et avec plaisir à la question : De quel droit suis-je venu parler devant ou avec ces personnes? La question est élémentaire, la réponse l'est tout autant: C'est mon identité profonde (en tant que personne) qui me soutient en premier dans l'échange.  

 

Ce postulat date du premier spectacle [2] que je créai avec des prisonniers à la fin des années 90.  En détention l'équation qui préside à la libération de la parole publique est incomparable avec celle que les personnes libres ont à résoudre au quotidien[3]. Si, comme partout en démocratie, la scène de théâtre est le seul espace-temps où le verbe peut s'épanouir en toute immunité, elle est ici garante du droit universel à la liberté d'expression. Elle ne se gaspille pas dans le consensus du divertissement attendu. Aussi qui s'en saisit pleinement doit affronter la violence des forces qui s'attachent à la réduire. L'administration pénitentiaire, dont la mission est la surveillance et le contrôle, tolère difficilement le huis clos impénétrable des répétitions. Temps, espace, matériel, les moyens sont raréfiés, voire inexistants, jamais acquis. La justice des prisonniers envers leurs pairs, fondée sur une hiérarchie morale des délits, est impitoyable. Elle interdit l'espace et la parole à ses condamnés. Dans ces conditions drastiques porter un propos libre et professionnel devant un auditoire mixte, composé de spectateurs extérieurs et de prisonniers, ne peut aboutir qu'à la condition expresse de dépouiller l'acteur de l'image de sa faute et de retrouver le coeur incompressible de son humanité. Cette expérience de sept ans intra muros, passée à célébrer l'essence profonde du théâtre[4], a fondé définitivement mon approche pédagogique. Elle proscrit le jugement et s'attache à la mise en valeur scrupuleuse de chacun, perçu et montré comme unique, singulier et respectable, porteur potentiel de tous les sens et de toutes les révélations. Qu'il soit placé devant ou bien au milieu des autres.

 

On déduira sans peine qu'elle tient à distance sanitaire les écoles psychologiques du stéréotypage (Programmation Neuro Linguistique[5], Analyse Transactionnelle[6], MBTI[7], Ennéagramme[8], etc.) qui, par un effet de simplification de l'individu à une palette d'états[9] et/ou de personnalités finis, dits universels, et par le quadrillage des relations possibles entre ces états, portent en germe latent le formatage de l'autre et la tentation de sa manipulation. Leur impact sur l'identité est d'autant plus fort que ces corpus, largement convoqués par les théoriciens du management, revendiquent implicitement  le rang de science humaine. Prenons par exemple le MBTI. Le Meyer Briggs Test Indicator est un test qui permet de classer l'humanité en 16 personnalités types à partir de 4 critères (origine de l'énergie, recueil de l'information, prise de décision, mode d'action). Il s'inspire des types psychologiques établis par Jung. Il est saisissant d'observer l'engouement pour ce modèle à travers le monde. Forums internet, clubs, associations, ouvrages, pour des millions de personnes le MBTI propose le confort d'un refuge identitaire fondé sur l'appartenance stricte à une communauté de comportement choisie parmi les16 possibles. La grégarité est ici exemptée de toute culture. La curiosité m'a conduit à faire le test. Ma communauté est illustre. J'y ai retrouvé Platon, Hitler, Dante, Mohamed Atta, Gandhi, Trotsky, Simone de Beauvoir, Ben Laden, Agatha Christie, Spinoza, Chomsky, Niels Bohr, Thomas Jefferson, et bien d'autres. INFJ pour la vie, soit, mais  je ne suis pas vraiment rassuré par certaines de mes fraternités... En France le test intervient fréquemment en amont du recrutement et de la formation professionnelle.

 

II) La connaissance en réponse aux deux contraintes culturelles.

 

• La première de ces contraintes est très ancienne. Elle a traversé la culture occidentale depuis le Vème siècle avant JC. Sophocle, Eschyle ou Euripide? On ne sait pas précisément qui le premier a changé le protocole religieux de la tragédie grecque en inventant l'acteur, l'homme de parole[10]. Toujours est-il qu'en détachant une personne du choeur, puis plusieurs, pour venir jouer l'exil de Dyonysos devant le public, il a transmis jusqu'à nos jours la sensation inconsciente que le fait de s'extraire du groupe pour donner sa vision du monde, seul devant les autres, participait d'une profanation. Auparavant le culte de Dionysos se clôturait par le sacrifice et la mise en pièce d'un chevreau dont un morceau était ingéré par chacun des choristes, réunifiant ainsi le dieu dans la collectivité. Prendre la parole, investir le terrain de l'échange, se distinguer au sein d'un auditoire sont toujours constitutifs d'une transgression primordiale.

 

• La seconde contrainte a été théorisée par Rolland Barthes qui, dans sa leçon inaugurale au Collège de France [11], établit la relation intime qu'entretiennent le langage et le pouvoir.. Comment se positionner vis à vis du technolecte, le jargon des spécialistes, qu'ils soient managers, médecins, juristes, ingénieurs, politiques...? Serai-je délibérément exclu de leurs codes, de leur vocabulaire, de leurs références, de leurs métaphores...? Oserai-je demander des éclaircissements, au risque de passer pour un attardé?  Et si en essayant de m'informer publiquement je mettais en difficulté celui qui est censé savoir? [12] Mon langage est-il adapté à mes interlocuteurs? Aurai-je les moyens de me faire comprendre exactement? D'argumenter sur leur terrain linguistique?

 

"Le fascisme ce n'est pas d'empêcher de dire, mais d'obliger à dire." Rolland Barthes[13]

 

Nous avons été façonnés depuis l'enfance  par ces deux influences, sans vraiment le savoir. Pouvoir les identifier et se les réapproprier permet de se rassurer, de les mettre à distance puis de s'en affranchir.

 

 

 

 


 

 

III) L'émancipation en réponse aux deux contraintes tectoniques.

 

La métaphore évoque l'étude des mouvements qui déforment la croûte terrestre. Il s'agit ici de détailler deux dynamiques souterraines qui peuvent conditionner profondément l'orateur.

 

• La première est l'influence de l'industrie audio-visuelle, qui s'exprime en France à raison d'une moyenne de 3 heures et demi de consommation quotidienne. Elle agit selon deux procédés, le montage et l'épuration des modèles plastiques.

 

Les talk-shows sont l'exemple que je choisis pour décrypter le pouvoir du montage. Un ou plusieurs journalistes reçoivent des invités pour les mettre sur le grill. Le public est disposé autour du plateau. On sait comment sont produites les images qui parviennent sur l'écran du téléspectateur. L'action est découpée en séquences étanches par un certain nombre de caméras qui se chargent de couvrir juste un secteur de la scène. Les images captées depuis tous ces points convergent en régie où officie le réalisateur. Son travail consiste à sélectionner dans la matière filmée tout ce qu'il y a de plus percutant, tout ce qui est chargé de surprise, de savoir, d'humour, d'émotion (joie, larmes, révolte, colère, etc.), et de l'organiser en plans ne dépassant pas quelques secondes. C'est cette production qui est reçue par le téléspectateur: La synthèse haletante de la vitalité, de l'excellence, de l'éloquence, la prolifération de la connaissance. Depuis l'Olympe[14] de la communication et du sens jusqu'au fond silencieux du canapé. Le rapport scène / salle est écrasant. Il devient discriminatoire lorsque l'écran se partage en deux espaces (technique du split screen). D'un côté la production en avalanche de tous les protagonistes (montage cut), scandée par les champs / contre-champs, de l'autre des travelings zoomés sur le public qui s'extasie ou réagit à l'unisson. Le conditionnement est alors le suivant : soit je parle et alors je dois être extraordinaire, imprévisible, productif et nouveau à chaque instant, sois je me tais, je regarde et je réagis comme font les autres. En d'autres termes la modèle imposé propose une seule alternative à celui qui sera amené à parler en public: sois il sera acteur stupéfiant de la situation, sois il en demeurera spectateur sidéré. Qui se laisse influencer par cette dichotomie succombe à un grave contresens : l'acteur stupéfiant est le produit virtuel d'une technologie. Il n'existe pas. Il est insensé de s'évaluer par rapport à lui.

 

J'entends par modèles plastiques les canons esthétiques qui caractérisent le public des émissions grand public, c'est à dire l'antichambre de la célébrité. En France on ne trouve à l'arrière plan des plateaux aucune trace fidèle de la diversité qui compose la population. On y est très largement blanc, jeune et sexy. Une politique éditoriale délibérée est à l'oeuvre derrière ce darwinisme ethnique. Je la documente dans mes séminaires à partir de plusieurs exemples et témoignages. D'autre part il apparaît que les personnes qui occupent l'espace médiatique ont souvent les yeux bleus, dans une proportion largement supérieure à celle de la population. Politiques, acteurs, journalistes, célébrités, etc. il est intéressant d'observer combien ce trait physique semble constitutif en France d'une appartenance à l'élite. Si toutes les interprétations de ce phénomène sont possibles je souligne simplement l'effet renforçant de cette prévalence à partir de plusieurs exemples. A cet égard la série télévisée américaine NCIS est spectaculaire. Sur les 7 acteurs qui constituent le castingprincipal, 6 ont les yeux bleus (soit 86%) alors que la statistique moyenne des populations occidentales est de 25%. Un spectateur trop passif peut se laisser imprégner ces normes corporelles et ressentir un inconfort lors d'une prise de parole. J'en veux pour preuve que de plus en plus de personnes portent des lentilles de couleur, et de moins en moins acceptent leur singularité corporelle et préfèrent la transformer.

 

On s'émancipera de ce conditionnement en expérimentant un des préceptes élémentaires de mon enseignement : la personne privée s'efface des regards dès qu'elle porte son propos avec une authentique conviction.

 

• La deuxième dynamique est celle qui détermine notre rapport à l'oralité depuis l'école jusqu'à l'université. En France, tout au long du parcours éducatif proposé par l'Etat, les savoirs s'acquièrent et sont sanctionnés essentiellement par l'écrit, dans une alternance de mouvements d'accumulation et de restitution passive qui caractérise aussi les épreuves orales. Si le climat dans le cursus initial est globalement bienveillant, les choses changent dès l'entrée à l'université. En dehors de quelques sanctuaires éthiques, dès la première année les étudiants sont entretenus à la fois dans un sentiment de médiocrité et la conscience de leur illégitimité[15]. Tout au long du cursus la connaissance sera présentée comme inaccessible et totalement incontestable. La simple posture de l'autorité est ici une composante essentielle de l'identité des professeurs[16]. Elle prend toutes les formes, indifférence, condescendance, mépris, jusqu'à l'humiliation publique. Ce n'est pas surprenant. Depuis la maternelle les enseignants n'ont jamais quitté le cadre scolaire. Ils se sont hissés sur les estrades au prix de longues années d'ascèse et de renoncement à leur propre liberté de penser. Nommés à vie, jamais évalués[17], ils perpétuent en toute liberté le rituel brutal[18] du pouvoir autocratique dans lequel ils ont été façonnés. De toute évidence la valorisation des étudiants et l'irrigation de leurs savoirs dans le débat contradictoire constituent une menace . Ces composantes essentielles de la pédagogie interviennent donc peu, de façon très tardive, et à la condition implicite d'une allégeance au maître.

Je prendrai pour exemple l'expérience pionnière de coaching que je mène depuis trois ans auprès des centaines d'étudiants qui participent à la Clinique Juridique de l'Université de Bordeaux. Constitués en petites équipes ils vont recevoir une personne de la société civile préoccupée par un problème de droit personnel, et ce dans toutes les spécialités envisageables (droit de la famille, du travail, des étrangers, etc.). Ces personnes, souvent démunies, n'ont pas imaginé saisir un avocat. L'entretien dure 40 minutes, au cours desquelles le maximum d'informations doit être recueilli afin de pouvoir travailler sur le sujet. Une semaine s'écoule. Le dossier est traité sous l'autorité d'un enseignant chercheur. Intervient alors un deuxième rendez-vous pour la présentation des options juridiques envisageables.

Lors de l'entraînement je propose des simulations d'entretien. En trois ans d'expérimentation un certain nombre de constantes se sont dessinées.

Les étudiants ont du mal à assumer qu'ils sont porteurs d'une expertise et par conséquent d'une autorité. Elle est pourtant labellisée dans la mesure où ils interviennent au nom de l'Université.

N'ayant qu'une pratique limitée de l'interaction avec un interlocuteur de chair et d'os ils vont déplacer le déroulement de l'entretien vers leur zone de confort, l'étude d'un cas théorique, comme tous ceux qu'ils ont traités dans la neutralité des salles de classe. Ils perdent ainsi rapidement le contact avec l'être en détresse qui est venu les rencontrer.

Une spirale s'enclenche alors. La contagion émotionnelle (compassion, agressivité, déstabilisation ...) conçue au contact du bénéficiaire entrave la recherche des éléments d'information indispensables au futur travail sur la problématique. La solidarité et l'écoute collective s'affaissent. La bonne éducation reprend le dessus, qui leur interdit d'aller creuser trop loin dans l'intimité des circonstances, et ce afin d'explorer au mieux le contexte[19]. Le langage juridique monte comme un brouillard sur la table, avec ses sigles, ses références et ses mots, renvoyant le citoyen profane à son exclusion. L'entretien se termine et le dossier est incomplet, sans possibilité de mise à jour : On ne peut rappeler le bénéficiaire au téléphone pour lui demander un complément d'information ou un document sans entamer la crédibilité du dispositif. Au final la feuille de route livrée lors du deuxième rendez-vous ne peut que s'en tenir aux généralités.

Si le travail de coaching intensif et les premiers rendez-vous réels permettent de corriger ces inerties, il n'en demeure pas moins que le système éducatif Français construit dans son ensemble des professionnels en déficit de confort, d'envie et de curiosité dans les situations d'échange. Et même si la gratuité et l'accès pour tous à l'Université introduisent ici un biais dans le raisonnement, elle devrait réfléchir aux moyens de s'inspirer de la pédagogie Américaine où l'essor de la personnalité, l'oralité en public et la culture du débat sont indissociables des enseignements écrits.

Cette contrainte souterraine affecte souvent les personnes que j'accompagne. Quelle que soit leur métier, et toutes générations confondues elles abordent leurs prises de parole chargées d'une culpabilité rendue quasi-génétique par le système éducatif. Les deux craintes qu'elles parviennent à exprimer sont toujours les mêmes : J'ai peur d'être jugé et J'ai peur de ne pas être à la hauteur.

Valoriser l'identité et les compétences pour émanciper la personne : Le coaching relève ici de la rééducation.

 

2) Deux outils pour trois jours de pratique intensive

 

"La théorie c'est quand on sait tout et que rien ne fonctionne, l'expérience c'est quand tout fonctionne et que personne ne sait pourquoi." Albert Einstein.

 

Contraintes, ressources, le décor est planté. Reste à introduire le travail technique qui va s'engager. La présentation de deux outils est nécessaire.

En premier le tableau des quatre contresens qui entravent l'entrée en parole: L'injonction d'expertise, la saturation des territoires, la cerise de Sisyphe, le paradoxe de Saint-Sébastien. Quatre a priori qui traduisent dans l'intime l'ensemble des contraintes évoquées à la table.

Ensuite le tableau de résolution du conflit d'images. Ce conflit universel oppose l'image de soi à l'image de ceux qui nous écoutent. Il conditionne toujours la prise de parole. L'outil présente tout d'abord les règles qui permettent d'identifier et de contrer les a priori que chacun conçoit dans les deux domaines. Il décrit ensuite les techniques qui seront expérimentées par le biais des exercices pour apprendre à résoudre le conflit.

J'ai coutume de dire que la communication ne s'enseigne pas, mais qu'elle s'éprouve.

L'état de parole est le résultat de l'équilibrage de qualités qui ont tendance à s'exclure dans les situations d'échange. En effet il suppose d'être dans le même temps totalement investi dans la conviction et parfaitement à l'écoute des autres. Ce n'est possible qu'à la condition de pouvoir atteindre un niveau spécial d'énergie et de disponibilité physique qui va permettre de tout voir, tout anticiper, tout entendre sans pour autant se distraire de la part de sens que l'on porte. Son affluent primitif est le sol et la conscience intime d'une légitimité universelle à s'y tenir debout.  Il s'irriguera dans l'appropriation de l'espace, premier des trois territoires que je propose pour définir le terrain de l'échange, puis dans le contrôle du temps, et ce afin de célébrer la signification. Le trajet vers l'équilibre dure trois jours. Il emprunte le chemin progressif  d'une vingtaine d'exercices individuels et collectifs. Certains sont classiques et relèvent de la formation du comédien. Ils sont complétés par tous ceux que j'ai élaborés pour établir un pont avec les pratiques professionnelles. L'accent est mit rapidement sur l'improvisation à travers des protocoles qui propose d'explorer l'ensemble des dispositifs de communication (conférence de presse, témoignage collectif, situation de création en contexte d'urgence, négociation, conflit, épreuves orales, etc.).

Cette structure permet de revivre et de concrétiser l'ensemble des repères et raisonnements partagés à la table, et ce afin de s'approprier les étapes de l'émancipation de la parole.

Elle conduit chacun à apprivoiser et maîtriser des situations d'échange de plus en plus complexes, en pleine possession de ses moyens intellectuels tout en y concevant du plaisir.

Il serait trop long de la décrire en détail dans ces lignes. Retenons simplement qu'elle permet de déployer durablement confiance en soi et en autrui, créativité, mobilisation des ressources culturelles et des compétences, conversion du stress en action, maléabilité, argumentation, écoute, maîtrise des conflits, humilité, envie et plaisir, confort dans l'espace et le temps partagé, et toutes les qualités de celui qui s'attache au progrès du sens et de l'action construits à plusieurs.

En un mot elle ouvre les yeux de chacun sur la voie qui mène à son propre charisme. Reste à choisir de s'y engager.

 

 

Jean-Christophe Poisson

Juin 2017

 

 

 

[1] « Agis de façon telle que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans celle de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen". Emmanuel Kant.

A contre-pied de l'humanisme, on sait le pouvoir et les profits que les approches sectaires retirent en entretenant le mécanisme souffrance / rédemption / culpabilité / dépendance.

http://www.derives-sectes.gouv.fr/quest-ce-quune-d%C3%A9rive-sectaire/o%C3%B9-la-d%C3%A9celer/les-d%C3%A9rives-sectaires-dans-le-domaine-de-la-sant%C3%A9/quell

[2]http://horschamp.org/probabilite-de-presence-en-un-endroit-donne-notes-sur-une-experience-de-theatre-en-prison-20/

[3] Manifeste pour une éthique de l'art en prison - Jean-Christophe Poisson - Revue Cassandre 2003 - http://horschamp.org/manifeste-pour-une-ethique-de-lart-en-prison/

[4] L'espace vide - Ecrits sur le théâtre - Peter Brook - Seuil - 1977

[5] Les secrets de la communication: les techniques de la PNL - Richard Bandler , John Grinder - L'homme EDS DE - 2005

[6] Analyse transactionnelle et psychothérapie - Eric Berne, Sylvie Laroche - Petite bibliothèque Payot - 2016

[7] Gifts differing : Understanding personality type - Isabel Briggs Meyer, Peter B. Meyer - 1995

[8] L'énneagramme : les 9 types de personnalité - René Lassus - Poche Marabout - 2013

[9] Les responsables porteurs de sens - Vincent Lenhardt - Eyrolles - 2015

[10] L’Apparence et l’Apparition - Alain Didier Weil -, Revue Alternatives Théâtrales no 19 - juillet 1984

[11] Leçon - 1977 - éditions Folio

[12] "Plus on monte dans l'abstraction, plus on progresse dans l'incompétence" - Matthiew B. Crawford - L'éloge du carburateur - 2009 - Editions la découverte

[13] ibid.

[14] La télévision a été contrôlée par les états dès son invention. Information, connaissance, divertissement, modèles sociologiques, comportements, les contenus et formes qui pénètrent directement dans l'intimité des foyers sont réputés officiels. Ils participent du point d'incomplétude, référent extérieur qui soude le collectif.

R. Debray, Critique de la raison politique ou l'inconscient religieux, Gallimard, 1981.

[15] Au nom du principe de service public il n'y a pas de réelle sélection à l'entrée de l'Université et les frais d'inscription sont modestes. Les effectifs en première année sont ainsi considérables. Ils comportent une part non négligeable de personnes inscrites par curiosité ou bien par défaut et qui ne franchiront pas les premiers examens. Par un effet d'amalgame cet effet de masse critique obère d'entrée la qualité du contact entre étudiants et professeurs.

[16] Dans mon séminaire j'aborde le sujet du "non instinctif" et de la posture d'opposition systématique que certains professionnels déploient au quotidien dans les relations avec leurs collaborateurs. C'est l'occasion de développer le concept de "degré 0 de l'identité" ou "identité reptilienne" dont le substrat est juste le territoire. L'opposant chronique ne prend jamais en considération le fond du sujet. La dialectique à l'oeuvre est élémentaire : quoi que tu dises ici je le conteste, je te détruis, et ainsi je suis le seul à exister. Gardien arbitraire des écritures, je suis seul juge et tu es coupable.

[17] Ni par l'institution, ni pas leurs pairs, ni par les étudiants, contrairement aux pratiques en vigueur outre-atlantique.

[18] Dans un souci de sur-légitimation, ceux qui manquent la marche qui les auraient conduits à la chaire surenchérissent dans la raideur vis à vis des étudiants.

[19] Lors d'un entraînement une étudiante d'origine africaine joue le rôle d'une personne sans papier exploitée par un employeur. Elle suggère que le problème ne relève pas uniquement du droit du travail en évoquant un harcèlement sur sa personne dans les vestiaires. Un des juristes lui demande si elle veut bien préciser. Elle répond "Dans ma culture on ne parle pas de ces choses là". L'étudiante est confuse "Pardonnez-moi, madame, d'avoir posé la question". Le réflexe de courtoisie va amputer le dossier d'un pan entier de moyens juridique.

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Positionnement personnel et professionnel

27 Janvier 2017

Stage de 3 jours conçu et dirigé par Jean-Christophe Poisson, consultant

Programme détaillé

 

1) Comprendre les enjeux et contraintes qui sous tendent la relation interpersonnelle.

- définir le terrain de l'échange

- analyser le stress de l'échange

- approche de la gestion des conflits

- découvrir les contraintes structurelles externes qui freinent prise de parole et argumentation

- les cinq contresens affectant l'oralité

- le conflit d'images

- décrypter les formatages

- définition technique de l'état de parole.

2) pratiquer afin d'ancrer la compréhension, parvenir à l'essor personnel et consolider le lien au sein des équipes.

- l'écoute active

- le centrage personnel

- la créativité, le décloisonnement, l'imaginaire.

- la confiance en soi

- respecter son rythme personnel et comprendre celui des autres

- valoriser sa culture et ses expériences personnelles

- apprivoiser le risque de l'interaction

- maîtriser techniquement son stress

- explorer le rôle de la solidarité dans l'expression du sens collectif

- maîtriser l'improvisation

Méthode

La première demi-journée est consacrée aux apports théoriques. Elle se déploie et se renforce dans un contexte d'échange d'expériences et de débat.

Le temps restant est dévolu à la mise en pratique, à travers une progression d'exercices techniques conduisant à la maîtrise de mises en situations simulées de plus en plus complexes. Le principe de plaisir et la bienveillance sont sous-jacents  à toutes les expérimentations. Chacune des étapes franchie est mise en résonance avec les contributions de la première demi- journée et les situations professionnelles rencontrées sur place où dans des contextes extérieurs.

Chacun des participants est  à tour à tour acteur et spectateur de cette pratique. Il fait l'objet d'un accompagnement personnalisé.

Logistique

L'effectif optimal est de 14 participants. Le stage se déroule au calme, dans une salle spacieuse dont on doit pouvoir modifier la disposition afin de varier les dispositifs de prise de parole et d'interaction. Il doit notamment être possible d'enlever les tables. Un support de présentation manuel (tableau ou paper-board) est nécessaire.

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Le CNFPT peut-il remplacer tous ses intervenants extérieurs par des agents du service public?

26 Janvier 2017 , Rédigé par Jean-Christophe Poisson

Depuis 2007, RGPP puis MAP exercent de profondes restructurations dans le service public. Il s'agit d'opérer une rationalisation des organisations dans un climat de resserrement budgétaire drastique. Formateur extérieur en communication (prise de parole en public, conduite de réunion, gestion des conflits, gestion du stress, négocier argumenter convaincre, etc.) depuis 2004 au CNFPT, j'ai observé la montée en charge du triple mouvement qui, après avoir rétréci mon espace technique de travail, a définitivement tari le flux de mes interventions.

1 - La place croissante accordée aux méthodes d'enseignement numérique fige les espaces d'enseignement et contribue à désincarner et affaiblir le lien pédagogique. Il n'est que de recevoir le témoignage spontané de centaines de stagiaires pour mesurer le sentiment d'exaspération, voire de révolte, à se voire assujettis des journées entières, immobiles, au corsetage physique et intellectuel imposé par le formatage de powerpoint (*). Pour ce qui nous concerne, la possibilité de moduler l'espace de travail spécifique à une pratique professionnelle de la communication, notamment afin de varier les dispositifs de prise de parole, s'est vue restreinte par l'encombrement des salles (câblage, ordinateurs, tables et bureaux fixés au sol). Or la communication orale et la relation à l'autre ne s'enseigneront jamais, surtout pas avec des diapositives et un stylo laser, elle s'expérimentent, s'éprouvent et se traversent sous les formes les plus variées.

2 - Dans toutes les antennes où j'ai travaillé, j'ai constaté que la pression de productivité dans les collectivités, dans le contexte tendanciel de diminution des effectifs,  dissuadait les agents de faire valoir leurs droits à la formation. En professionnels avertis ils savent que deux ou trois jours d'absence entraîne un temps lourd de remise à niveau de l'action à leur retour. J'ai aussi découvert la pression exercée sur les responsables qui en fin de journée retournaient au bureau pour assurer en urgence la continuité de l'ouvrage. Les effectifs fondent sous la pression éthique. Mécaniquement.

3 - En tant que prestataire individuel extérieur à la fonction publique, mes interventions, dites de "haute expertise", même rémunérées à un tarif horaire largement inférieur aux normes du privé (cf  les pratiques des grands cabinets sollicités pour la réforme de l'état...) , coûtaient plus cher que celles fournies par des agents de la fonction publique.

C'est ce dernier point qui suscite mon interrogation.

Si dans les nombreux domaines du savoir vertical comme les marchés publics, le droit, les RPS, les procédures, les pratiques, etc. cette substitution des compétences entre le public et le privé parait cohérente, qu'en est-il d'un domaine comme le mien? Existe-t-il un gisement inépuisable de coachs professionnels en communication dans la Fonction Publique Territoriale?

Je ne cache pas qu'un dernier argument, qui me fut servi avec élégance en région parisienne m'avait heureusement préparé à passer à autre chose. Après 10 ans de bons et loyaux services, 10 ans passés à m'imprégner des cultures, des enjeux, des problématiques de la  territoriale pour ajuster ma pratique et la rendre la plus efficace, 10 ans de chemin exaltant - personne ne lit les évaluations de stage, pure forme bureaucratique - auprès de presque un millier de stagiaires, il me fut dit:

"Tu as cinquante ans, tes stages fonctionnent bien.  Mais 50 ans c'est un peu vieux. Il ne faut pas s'installer. Ce qui fait la qualité de la formation dans la maison c'est de renouveler les générations".

Je ne résiste pas à rappeler qu' Albert Einstein s'était déjà penché sur la question :

"La théorie c'est quand on sait tout mais que rien ne fonctionne, la pratique c'est quand tout fonctionne mais que personne ne sait pourquoi".

 

 

(*) Pour illustrer le dévoiement de powerpoint en cette réduction du langage qui projette au loin un savoir simplifié, étanche, rendu incontestable et lumineux par l'adoption d'un rapport scène-salle cinématographique, il suffit de se souvenir de Steve Jobs :

« Les gens qui savent de quoi ils parlent n’ont pas besoin de Powerpoint »

 

#CNFPT #RGPP #MAP
 

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Lettre à Karim, détenu à Fresnes, comédien d'un été - 1997

23 Janvier 2017 , Rédigé par JC Poisson

 

    Karim N*
    ECROU xxxxxxx
    DIVISION x cellule xxx

 

 

 


Samedi matin.

Cher Karim,

C’est le bordel sur mon bureau abandonné depuis quinze jours. Des piles de dossiers, de pense-bêtes, des courriers, des factures, de longues bandes de papier ennuyeuses qui s’enroulent sur elles mêmes comme les copeaux d’un rabot militaire. Découpées obstinément à la surface d’un monde trop moderne qui nous échappe, qui va trop vite, qui nous saoûle. Les faxs. Cendriers pleins, bouts de ficelles, boules Quies, tickets de RER. Et puis une poignée de bouts de craie de toutes les couleurs. Echoués dans la poussière entre une paire de lunettes, une plaquette de cachets d’aspirine, une feuille de papier à rouler et un ticket de Monoprix. Vestiges archéologiques trouvés dans la poche arrière d’un jean en partance pour la machine à laver. Impossible de les quitter des yeux. L’aventure s’est aussi arrêtée là, à la dernière surface observable de ces petits cailloux usés dans la fosse, dans les mains, sur le plancher de la chapelle. Il y a dans cette poignée de graviers coloriés un peu du fond inaccessible d’un aquarium. Notre aquarium à tous les dix. Cette boite transparente inviolable que nous avons miraculeusement réussi à dresser face au monde. La scène, espace ou souffle parfois le vent empoisonné de l’éternité. Les spécialistes ne s’y trompaient pas: au moyen âge on excommuniait les comédiens. On les brûlait sur des bûchers.  Pour sorcellerie. On ne joue pas avec les mythes, ça ne se fabrique pas comme ça sur un coin de table, ce serait trop facile. C’est l’arme la plus redoutable, le mythe. Plus fort que les armées. Plus puissants que toutes les calibres, les mots, quand ils sont lâchés au bon endroit, au bon moment, par les bonnes bouches. Et puis on n’a pas le droit de jouir et de faire jouir sans Dieu, de prendre ses galons de créateur suprême. Nous l’avons pris, ce droit, pour quarante minutes. Quarante minutes pour être et rappeler ce que l’homme a de plus grand: le pouvoir de parler au destin d’égal à égal, à la loyale, mano a mano. Mon plus grand bonheur est d’avoir partagé avec vous sur scène ce petit tour de cadran, avec ce privilège rare de vous amener avec mes mains, de traîner vos corps jusqu’à la parole. A part ça l’été est étrange.  Je n’arrive pas à savoir de quelle couleur, de quelle chaleur, de quelle illusion et de quel faux semblant il est fait. La coriandre est monté en graine dans le potager, les melons se foutent de sortir, le basilic s’est lâché trop tôt avec les pluies et ses feuilles ont noirci. Seule la tomate est fidèle au rendez-vous. Comme ces amours anciennes qu’on garde avec soi jusqu’à la tombe. En me relisant une première fois, je pense que ma façon d’écrire te prendra peut être la tête. Et puis, à la deuxième lecture je me dis que finalement c’est quand même moins intello que tout ce que peut dire Djamel.

Amitiés.

    Jean-Christophe

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20 Novembre 2016 , Rédigé par JC Poisson

Coaching Masters 2 Juridiques

stages intensifs conçus et animés

par Jean-Christophe Poisson (*)

Objectif :

Accomplir en deux jours le passage entre l'état d'étudiant, chargé d'un savoir encore passif, pour l'essentiel acquis et sanctionné par l'écrit, à celui de juriste engagé dans l'échange, valorisé par sa capacité à partager et rendre vivante son expertise. Cette transformation est fondamentale pour aborder au mieux les épreuves orales des concours (ENM, Avocat,...), trouver rapidement sa place dans une équipe de professionnels lors de stages, optimiser le temps de l'échange avec les bénéficiaires rencontrés dans les cadres associatifs ou institutionnels (social, humanitaire, clinique du droit, etc.).

Le stage concerne aussi les juristes professionnels soucieux de revisiter leurs pratiques et notamment leur efficacité à l'oral. Il convient aussi aux étudiants impliqués dans toutes les fillières universitaires.

 

Moyens :

- Déconstruction des formatages.

- Valorisation de la personne dans sa singularité.

- Essor et stabilisation de l'estime de soi et de la confiance.

- Mise en efficacité des capacités d'écoute, de créativité, de plasticité des langages, de gestion du stress, de décloisonnement culturel, de conscience élargie et immédiate des situations.

- Mise en évidence du  principe de plaisir consubstantiel à toute forme d'échange.

- Développement du goût du risque.

Méthode

2 jours d'immersion en week-end pour 8 à 12 participants structurés en :

- 1/4 de décryptage, d'apports et d'échanges autour des problématiques liées à l'oralité.

- 3/4 de pratique à travers une progression d'exercices conduisant à la maîtrise de situations de représentation et d'échange complexes.

Les exercices sont pour partie issus de l'enseignement des techniques d'improvisation.

Organisation

Les stages sont organisés à Bordeaux à la demande des participants, dès lors qu'ils ont réuni un groupe de 8 personnes. Ils se déroulent les samedi et dimanche dans une salle louée pour l'occasion par le coach. Une participation est demandée, différente pour les étudiants et les professionnels. Ils peuvent être décentralisés dans n'importe quelle ville à partir de 12 participants.

contact : poisson.jean-christophe@orange.fr

(*) Coach auprès de la prépa ENM de l'IEJ de Bordeaux, de la classe préparatoire intégrée de l'ENM, de la prep ENA de Sciences Po Bordeaux. Intervient par ailleurs dans le cadre de la formation professionnelle dans les secteurs privés et publics depuis 20 ans et assure des missions de médiation et de traitement des RPS dans les entreprises en difficulté.

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Le nouveau chic bordelais : ceinture pour les macarons de Noël

4 Décembre 2015

Je suis déçu. Terriblement déçu. C'est à n'y rien comprendre. Alain Juppé clame haut et fort sa priorité pour l'activité et l'emploi? Patatras! Le stationnement payant désormais imposé dans les quartiers populaires de Bordeaux met à l'amende les artisans, les commerçants, les salariés extérieurs et les résidents. La Mairie interdit par exemple à ces derniers de disposer de deux macarons payants. Elle interdit donc dans les faits de posséder ou de louer deux voitures. Elle présuppose de toute évidence que Madame et Monsieur ont pris la précaution de ne pas avoir d'enfant - l'avenir prédit par la COP21 et Daesh est si sombre, Brrrrrrrr - , surtout pas de ces enfants à covoiturer avec leur équipe de foot, pas d'enfant malade, qu'il ou elle reste au foyer pour faire le ménage, lire, s'occuper à la décoration, au jardinet, qu'il ou elle donne audience aux fournisseurs et se fait livrer les courses à domicile comme tout le monde , qu'il est gavé-plus-écolo-responsable de se rendre à Saint-Laurent du Médoc en patin à roulettes, au Barp en skateboard, à Sauveterre de Guyenne en chaise à porteur, à Mimizan en pinasse, remontant l'estuaire de la Gironde jusqu'au Verdon, laissant Soulac à babord pour redescendre vers l'Espagne, d'emprunter la rocade en char à voile, en résumé que le chic bordelais de ce début de siècle c'est le costume de Batman version automne-hiver 2015 : Elégance, silence, ubiquité.

On aurait aimé que l'article paru dans Sud-Ouest le 3 décembre soit en ligne....

L'association des riverains du quartier Nansouty (dont nous faisons donc partie par nécessité, n'ayant pas encore épousé le profil sociologique du résident modèle, célibataire, oisif, retraité ou sans emploi, dessiné en filigrane) a déposé un recours devant le tribunal administratif.

Argent privé et temps public flambés par les fenêtres, en anticipation des illuminations de Noël pour 2015, 2016 et peut être 2017, la durée annoncée de la procédure étant comprise entre 18 et 24 mois :-)

"Séduire c'est mourir comme réalité et se produire comme leurre"

Même si de toute évidence Baudrillard n'est pas encore arrivé sur la table de nuit des conseillers je ne baisse pas les bras : Librairie Mollat, rue porte Dijeaux, remonter Vital Carles, à l'angle. 5 mn à pied. Rayon Philosophie.

PS

6 décembre au soir

Si l'on rajoute à cette modeste chamaillerie patissière l'indignation vibrante de la Calmels s'indignant récemment en prime time du salaires dérisoires des politiques, "ça fait pchitttttt". Juste pchitttt ;-)

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HB=7,62

11 Janvier 2015 , Rédigé par Jen-Christophe Poisson

 " ici et là, une lumière sans ombre élabore une émotion sans repli."

Rolland Barthes  - Le monde où l'on catche - Mythologies - Seuil 1957

HB=7,62

Novembre 2012.

Charlie Hebdo me gifle de sa une, brandie en bonne place devant le kiosque.

Le dessin est violent. Dans une exaltation mutuelle, on y voit Dieu le père recevoir au fond des fesses la sodomie de son fils Jésus Christ, lui même équipé d'un Saint Esprit revisité en plug anal. Il s'agit d'illustrer le débat sur le mariage entre personnes du même sexe.

De par ma naissance et bien que non pratiquant je fais partie du milliard et demi de catholiques pour qui la Trinité constitue, à tout le moins, un héritage culturel. Je reçus cette interprétation du mystère des Evangiles comme une insulte publique et directe à mon histoire intellectuelle. Cette représentation, rendue inoubliable par la force du dessin à tout dire, immédiatement, à tous et en silence, tentait de mettre à bas un repère fondamental de ma culture. Je ne pus m'empêcher de songer alors à la fatwa lancée sur les bouddhas de Bamiyan et leur destruction par les troupes de Ben Laden en 2001. En déployant encore plus loin la violence de son déni d'autrui et de la laïcité le journal venait de passer dans mon esprit au rayon de l'obscurantisme des athées, à la cote "idéologie radicale", au sein douillet de sa cible revendiquée.

Les images sont des armes dangereuses, excessives, bien plus puissantes que les mots. Le Djihad l'a parfaitement compris, qui sous toutes ses obédiences les aiguise en première ligne de son arsenal de mort.

Les analystes sont prompts à contester la légitimité formelle "autoproclamée" de Daesh, arguant du fait qu'un Etat se définit entre autres choses par un territoire géographique homogène. C'est ignorer que les frontières tangibles de l'Etat islamique existent bel est bien, à la fois intrusives et infranchissables, matérialisées physiquement par tous les écrans du monde sur lesquels les industries médiatiques déversent en boucle, messages, appels au meurtre, et mises en scènes des exactions commises au nom de la "guerre sainte". On pourrait même en mesurer la longueur par simple arithmétique.

Fatwa, menaces, incendie, protection policière, tout indiquait aux journalistes de Charlie Hebdo qu'ils avaient changé de catégorie. Passés maîtres dans l'art de l'image brutale, de la blessure, ils se retrouvaient en lice, mano a mano, face à des groupes désormais rompus à l'usage des mêmes munitions. Des groupes engagés dans la conquête du pouvoir absolu par la violence et la mort, sur fond d'un nouvel épisode de la guerre multi-millénaire que se livrent les trois monothéismes. Un conflit pour-de-vrai, pas pour-de-rire, auquel nos armées participent au loin, au Mali, en Syrie - bientôt au sud de la Lybie? - nous gardant soigneusement de l'odeur de la poudre et du sang.

Jusqu'à ce 7 janvier 2015, avant-hier, quand à l'ubiquité des images d'horreur quotidiennes est venue se rajouter celle des balles réelles. Ce Jour où fut tracée une fois pour toutes l'effrayante équation : le calibre 7,62 des fusils d'assaut est désormais la réponse aux mines HB des crayons.

Pour l'immense majorité sunnite des musulmans, Les hadîths, dits et faits du Prophète, sont la source d'une jurisprudence de l'Islam interdisant les représentations de Mahomet. Il me souvient de l'impact exercé par l'infraction publique à cette loi communautaire sur l'esprit des musulmans de France et du monde, de leur réaction indignée à se voir traiter de "cons" par la caricature grossière de leur Saint Homme, avant d'entendre proférer le même jugement sur leur foi, asséné par un sinistre théologien breveté du Prix Goncourt. J'ai nommé Houellebecq qui est à l'islamophobie ce que Céline, auquel les salons littéraires le comparent avec ferveur, était à l'antisémitisme.

Je mesure désormais avec effroi l'ampleur du soutien involontaire offert alors à la stratégie des bataillons qui simplifient et instrumentalisent la parole sacrée. Formée au nom de la liberté d'expression, sans arrière pensée visible autre qu'un goût traditionnel pour la vindicte et la provocation, cette entorse répétée au dogme constituait un casus belli létal, servi sur un plateau aux commanditaires du chaos. Les cadres opérationnels en premier lieu, mais aussi ces puissants financeurs qui, dans une offensive parallèle, blanchissent leur esprit de conquête territoriale en rachetant cash les emblèmes économiques et médiatiques des démocraties européennes.

Montés au front sans vraiment le réaliser, la fleur au pinceau, les victimes de Charlie Hebdo sont mortes assassinés sur le théâtre d'un conflit mondial dont les sources lointaines se mélangent, qu'elles sourdent depuis le fond de l'histoire (avec le schisme entre Chiites et Sunnites, la revendication inlassable de Jerusalem, deux fois millénaire, les croisades, les conquêtes et retraits du pourtour méditerranéen et de l'Europe, l'éternelle oppression du peuple juif) ou bien, à portée d'avion, depuis les conflits endémiques qui consument le proche et le moyen moyen-orient sur fond de redistribution des cartes énergétiques. Elles entraînaient avec elles les innocents de l'épicerie Casher et trois représentants emblématiques de la protection et de la l'harmonie républicaine. L'une assurait le passage pour piétons de l'Ecole juive de Montrouge, les autres sur un trottoir, dans la salle de rédaction, abattus comme des chiens.

L'humanisme, les valeurs démocratiques sont pour moi des victimes secondaires de l'offensive sanglante lancée entre le 7 et le 9 janvier contre les "mécréants" en majesté, les "croisés" et les juifs, cibles historiques de l'Islam de guerre. L'indignation générale, l'émotion collective resserrent les rangs autour des symboles fondateurs? C'est oublier bien vite le vieux débat concernant l'universalité et l'objectivité des droits de l'homme. Il fut lancé dès leur essor par leurs inspirateurs. Les contributions sont nombreuses. Alexis de Tocqueville, par exemple, qui, dans "la démocratie en Amérique" n'hésite pas à écrire "les peuples qui affirment l'égalité de tous les hommes ont un droit à dominer les autres qui leur sont inférieurs". Ou plus tard Jules Ferry, à l'Assemblée Nationale en 1885, qui tonne "les races supérieures ont un droit vis à vis des races inférieures... Il y a pour les races supérieures un droit parce qu'il y a pour elles un devoir... le devoir de civiliser les races inférieures". Formés par l'occident européen il y a deux siècles, infusés dans le cours d'une longue tradition chrétienne, instrumentalisés souvent à des fins géopolitiques et économiques peu avouables, depuis le colonialisme jusqu'à l'invasion de l'Irak par les Etats Unis, les droits de l'homme sont hors sujet pour les autres grandes civilisations (Chine, Inde, Islam) qui les relativisent au nom du respect élémentaire de leur identité. N'oublions pas que le consensus mondial sur cette problématique a été obtenu à Vienne en 1993 lors de la Conférence mondiale sur les droits de l'homme. Boutros Boutros-Ghali déclare alors "L'universalité ne se décrète pas et elle n'est pas l'expression de la domination idéologique d'un groupe d'états sur le reste du monde". Il avait été précisé la même année dans l'acte final de la Conférence régionale Asie-Moyen-Orient - Pacifique : "l'application des droits de l'homme doit varier selon les pays en raison des conditions sociales, économiques, historiques et culturelles".

J'ai toujours défendu corps et âme la liberté d'expression, et ce jusqu' au fond des basses fosses de la démocratie, souvent oublieuse des cahiers des charges angéliques qu'elle se fixe pour encourager le vivre ensemble. Cette liberté participe de mes identités, personnelle et nationale.

Mais je n'oublie pas qu'aux confins de son vaste territoire se dresse la frontière brumeuse qui sépare l'outrance de l'outrage, cette limite fragile au delà de laquelle le mot ou l'image abaisse l'autre et prospère l'intolérance. Cette frontière devrait être infranchissable. Pourtant une passerelle magique permet de s'en jouer en toute immunité. Il s'agit de l'humour. Un pont de singe très instable : Pour qu'il y ait deuxième degré il faut que l'échelle sur laquelle on prétend faire grimper celui qui écoute soit pourvue de montants solides et universels. Cette condition n'est pas toujours remplie. Notamment lorsque l'on porte atteinte brutale à la croyance, quelle qu'elle soit, cette certitude qui, au creux de l'intime des huit dixièmes de l'humanité, crée l'harmonie et l'espérance ou sauve du désespoir existentiel.

Cette liberté, j'irai continuer de la défendre demain dans la compassion que j'éprouve pour les victimes, leurs familles et leurs proches, porté aussi par le respect envers le courage de ceux qui, se sachant menacés, n'ont pas baissé la garde et ont vécu leurs convictions jusqu'à la mise à mort.

Je me tiendrai soigneusement à distance sanitaire du flyer à la mode et des portraits de Voltaire que les candides, ignorants de son racisme à couper le souffle (*), brandissent sur les plateaux de télévision et au dessus des cortèges.

Il s'agira aussi de vérifier si l'on peut encore partager dans la fraternité républicaine, oecumènique et athée, la stupeur de se découvrir impliqués dans une guerre sans pitié.

C'est pour moi la seule façon d'apaiser l'effroi à me sentir désarmé face à un ennemi à l'efficacité redoutable, prompt à s'extraire des champs de batailles lointains ou à sortir de l'ombre de nos villes pour venir régler ici, avec nous, des comptes archaïques.

J'ai peur de n'y rester pas longtemps.

.....

Une heure. Le temps de constater que pour l'essentiel seule la République blanche était représentée. Quand la retrouverons-nous entière? Authentiquement laÏque? C'est à dire placée sous l'autorité bienveillante du droit à la différence?

(*)

" La race des Nègres est une espèce d’hommes différente de la nôtre [...] on peut dire que si leur intelligence n’est pas d’une autre espèce que notre entendement, elle est très inférieure. Ils ne sont pas capables d’une grande attention, ils combinent peu et ne paraissent faits ni pour les avantages, ni pour les abus de notre philosophie. Ils sont originaires de cette partie de l’Afrique comme les éléphants et les singes ; ils se croient nés en Guinée pour être vendus aux Blancs et pour les servir. "

Voltaire, Essai sur les mœurs, Genève, 1755, t. XVI, pp. 269-270

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Camera oscura

1 Janvier 2015 , Rédigé par JC Poisson

Camera oscura

En rupture radicale avec la majesté des opus précédents, les voeux 2015 de François Hollande étaient mis en mouvement à partir de trois sources d'images. L'intention de la cellule de communication Elyséenne était évidente. Familiariser la prestation d'un magistrat "normal" et faire un sort au registre d'omélie, sentencieux et désincarné, dans lequel s'épuisent tous les discours publics du Président, quel qu'en soient la substance et la pertinence.

Coaching, conscience de soi? L'objectif formel est rempli. Pour la première fois j'ai senti François Hollande habité par ce qu'il disait, identifiable, portant la conviction et l'autorité que toutes les composantes politiques de la nation attendent depuis le début de son mandat.

L'évidence rédemptrice de ce travail sur soi était-elle le seul objectif de la prestation? La question se pose ouvertement tant il était rendu difficile de se concentrer sur le contenu déroulé pendant ces 9 minutes filmées. La faute en revient au montage des images choisi par le réalisateur. Une écriture proprement insupportable, martelant de façon obsessionnelle un deuxième niveau de discours, subliminal celui-là, mêlant éléments de langage et grosses ficelles du divertissement.

Trois sources d'image. Un cadre très serré, particulièrement intrusif, un plan élevé en plongée profonde et un contre-champ décalé, extérieur, montrant le président en train de s'adresser à la caméra en hauteur.

Elles se succèdent de façon mécanique, dans l'ordre suivant : un plan serré assez long où le Président, trop proche, surgit dans notre espace vital pour parler. Le temps de s'adapter et de rentrer dans sa pensée, il est parti, il ne nous regarde déjà plus. On le voit, il est occupé ailleurs, il s'adresse désormais à la caméra aérienne où nous retrouvons enfin son regard, capté en plan large, dans la perspective d'une grande table vide. Et, bien vite, pour nous montrer qu'il est avec nous, il refait irruption dans le salon en plan serré. Cette séquence hypnotique va se répéter de façon systématique, sans variation, pendant 9 minutes, effaçant la construction et le sens des voeux présidentiels. Je n'en ai rien retenu.

En revanche on a essayé de me faire comprendre les idées suivantes : Lorsque François Hollande me parle il est vraiment là, pour de vrai, proche, investi, envahissant. Mais sa tâche est considérable. L'urgence est son oeuvre. Il est au centre de l'action. Attentif à tous il ne peut se consacrer trop longtemps à ma personne et n'hésite pas à m'abandonner brusquement, sans préavis. Il regarde ailleurs, répondant à d'autres sollicitations. Pas pour longtemps. Il est fidèle et structuré. Il m'aperçoit au loin? Il fend l'espace pour reprendre notre conversation. Il ne se place pas au dessus des autres, au contraire, son regard monte vers moi et il m'élève en me le décernant. On revisite ici, caricaturée par une technique irresponsable, l'image du politique en campagne électorale. Ce n'était pas le lieu.

Priorité était donnée hier soir à une communication non verbale industrialisée. Regard, distance physique, position en hauteur, gestion de l'espace, du rythme et du temps, la prétention avec laquelle ont été évacuées les règles de base en la matière me laisse pantois. L'adoption de ce montage dit "cut", propre aux émissions de prime time, où les images doivent se succéder et se renouveler sans cesse, jusqu'à la nausée, sous peine de voir le téléspectateur s'ennuyer me consterne.

Cela témoigne d'une défiance a priori vis à vis du Président et de son public. L'un, dont l'incapacité à maîtriser une oralité convaincante serait irrémédiable, ceux là, qui voudraient l'écouter, dont l'anesthésie intellectuelle ne s'estomperait que devant le divertissement et ses codes obsédants.

".... non pas montrer du doigt mais désigner du regard" énonçait Serge Daney.

Pour sa première apparition en Président on aurait tant aimé que les voeux de François Hollande soient du vrai cinéma.

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Che Guevara? Eddy Merckx

15 Décembre 2014 , Rédigé par Jean-Christophe Poisson

Che Guevara? Eddy Merckx

Le seuil d'entrée dans le club des plus hauts revenus en France est de 7 800 euros par mois. Il regroupe 1% des actifs. On aurait tendance à oublier d'y compter les hautes bourgeoisies publiques, tous bords politiques confondus, qu'elles oeuvrent pour l'Etat, la représentation nationale ou les grandes collectivités territoriales. Comptablement, abstraction faite de la part inconnaissable des fortunes personnelles et des avantages en nature pris en charge par la collectivité.

Madame Aubry, par exemple, faisait partie du cénacle jusqu'à la fin récente de son mandat de présidente de la communauté urbaine de Lille. C'est au nom des totems de la pensée socialiste qu'elle vient de s'opposer au projet de loi prévoyant l'extension du travail dominical. Quelque chose me gêne. Je ne peux m'empêcher aujourd'hui de repenser à la définition de l'idéologie donnée par Marx et Engels. Prenant comme objet le capitalisme industriel de l'époque, ils la nomment comme ensemble des représentations abstraites produites par la classe dominante, ensemble dont elle exclut tendanciellement la classe dominée.

Je cite " La gauche n’a-t-elle désormais à proposer comme organisation de la vie que la promenade du dimanche au centre commercial et l’accumulation de biens de grande consommation ?"

Est-ce que Madame Aubry vit dans le même pays que moi? Observe-t-elle vraiment ses semblables lorsqu'elle promène son caddie dans les allées des grandes surfaces pour faire ses courses? Elle s'y rend en semaine, on l'a compris. C'est plus commode. Le samedi et le dimanche il y a trop de monde. C'est en effet le seul moment où les salariés, les précaires, les familles mono-parentales ou recomposées qui courent du lundi au vendredi après les emplois, les horaires impossibles, les devoirs des enfants, les sorties d'école, les gardes alternées, qui s'engluent dans les transports et les files d'attente peuvent s'approvisionner en biens de première nécessité. C'est le moment où les pauvres et tous ceux dont le pouvoir d'achat s'exténue le 15 du mois viennent profiter des promotions sur la nourriture, l'hygiène, les vêtements. Comme ils sont là, occupés à survivre elle ne pourra pas les croiser à l'aéroport pour un concert de dernière minute à Vienne, au Guggenheim de Bilbao, en Avignon, à Venise, dans les associations, sur les terrains de sport, chez les amis, en famille. C'est ballot. Elle ne verra pas non plus le personnel du dimanche. Toutes ces personnes douloureuses qui ont un besoin brûlant de travailler, de survivre, de rester insérées dans la société, des gens qui ont envie de voir du monde en dehors des salles d'attente de pôle emploi et des hangars des restaus du coeur.

Non. Madame Aubry est ailleurs. Elle virevolte dans le monde inter-sidéral des vieilles lunes. Cet espace froid, étanche à la compréhension des processus historiques qui sous tendent la détresse collective (faillite d'un modèle social dont on omet de rappeler qu'il s'est largement construit sur l'appropriation des ressources coloniales : sans les accords d'Evian la France serait membre de l'OPEP par exemple....), financé par l'emprunt dès le début des années 80, disparition du tissu industriel, accaparé par les pays émergents, ces BRICS où les coûts de production sont 20 à 30 fois moins élevés, ....) Ce petit cosmos fructueux dont on lève le rideau de tous côtés à l'approche des grandes braderies électorales. "Mon ennemi, c'est la finance" tonnait le futur Président Hollande. Qui n'a alors aperçu fugitivement les traits grimaçants sous lesquels l'odieuse icônographie National Socialiste la placardait sur les murs de nos villes? Il faut être très prudent lorsqu'on affute le slogan. Gang des barbares, récemment le crime de Créteil, sont là pour en illustrer les dommages collatéraux.

Grand soir, "capitalos" bedonnants à cigares - 85% des "patrons" dirigent des PME ou des micro-entreprises -, 35 heures, travail dominical, autant de représentations théoriques que l'argumentaire de Madame Aubry éloigne à un niveau d'abstraction supérieur. Aveuglement, îvresse du pouvoir? La rupture béante entre les images proposées ici et la réalité vécue par une part affolante de la population s'inscrit dans tous les cas à la croisée du mépris et de la confusion. Elle dévoile la faiblesse du ressort identitaire qui sous-tend tout discours extrémiste, de gauche comme de droite : Le révolutionnaire - spécialement le révolutionnaire de salon - n'a aucun intérêt à ce le monde change, par ce que, le cas échéant, sa position dans le paysage politique n'aurait plus lieu d'être. Il représente juste, en tire les bénéfices et refuse de gouverner.

Et je réponds à sa question.

Je crois comprendre que la gauche de gouvernement propose avec courage, faute d'un mieux fantasmé, autiste aux évolutions sociétales, d'accompagner de façon pragmatique la part croissante des exclus dans le maintien du lien social. De toute évidence cette gauche est portée, gouvernance oblige, par l'éthique de la responsabilité, que Max Weber opposait à l'éthique de la conviction, n'imaginant pas qu'un jour cette dernière se corromprait dans la posture de l'irresponsabilité. Celle qui charge les crispations autour du travail dominical.

" La révolution c'est comme une bicyclette, quand elle s'arrête elle tombe".

Che Guevara? Non, Eddy Merckx. Les pavés du nord sont rudes pour la petite reine.

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